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  • ELIE COHEN

Le Noble métier de détective privé

Mis à jour : 2 nov. 2020

Oublié l'imperméable, la loupe et les longues heures de planque. C'est souvent derrière son écran que le détective privé commence aujourd'hui son enquête ...

Tout devient simple...

Oublié l'imperméable, la loupe et les longues heures de planque. C'est souvent derrière son écran que le détective privé commence aujourd'hui son enquête, sans être beaucoup contrôlé.

Sonia G est une jeune célibataire qui habite votre ville et veut devenir votre amie sur Facebook. Vous ne la connaissez pas mais en consultant son profil, vous remarquez qu'elle partage votre passion pour le deltaplane et la pétanque, qu'elle "poste" elle aussi sur le forum des "fans de James Bond" et que vous avez certains amis numériques en commun. Rassuré, vous acceptez sa demande. De fil en aiguille, vous faites connaissance et elle finit par vous donner rendez-vous.

Le jour J, Sonia ne vient pas. Non pas qu'elle vous ait oublié : elle n'existe pas. Derrière cet avatar numérique séduisant se cache depuis le début un détective privé. Vous êtes sa cible et vous venez de lui fournir les informations dont il a besoin pour son enquête. En attendant devant le café, vous lui avez donné l'occasion de vous photographier. En rentrant chez vous, vous lui révélez votre adresse.

Bienvenue dans le monde des détectives à l'heure du Web 2.0

Carrure imposante, petites lunettes et catogan impeccable, Elie Cohen est formel : "internet a révolutionné la profession."

Agent de Recherches Privées depuis 1993, cet ancien comptable est aujourd'hui à la tête de trois agences dans la capitale.

Dans les luxueux bureaux de la maison mère, située à deux pas de la rue de Rivoli, il reçoit ses clients et ses collaborateurs.

Un oeil son son Iphone, l'autre sur un dossier, il explique : "l'apparition du Web avait déjà grandement facilité la recherche d'informations. Mais depuis l'émergence des chats, des blogs et des réseaux sociaux, la Toile s'est carrément transformée en mine d'or du renseignement."

Nestor Burma version XXIe siècle

Qu'il s'agisse de retrouver la trace d'un parent disparu, de prouver un adultère, une fraude aux allocations chômage ou une tentative d'espionnage industriel, Internet est devenu le point de départ incontournable de toute enquête.

Le Web, c'est justement la spécialité d'Anthony, 26 ans, fraichement diplômé de la faculté de Nîmes - l'une des trois formations de détectives privés reconnues en France. Avec son pull en laine et sa coupe de gentil garçon, on le penserait plus volontiers étudiant en informatique que fin limier, à tort.

Son mode opératoire est simple et efficace. Première étape : repérer sa "cible" sur la Toile. "Je fais le tour de tous les forums, chats, réseaux sociaux pour avoir un maximum d'informations sur ses passions, ses goûts. Ensuite, je crée un profil susceptible de lui plaire. Quand mon personnage est prêt, j'approche ses amis, je poste sur les mêmes forums qu'elle pour la mettre en confiance. Au bout d'un moment, je lui demande de m'ajouter à son réseau."

Les doigts de ce Nestor Burma version XXIe siècle pianotent sur le clavier et, deux clics plus tard, le profil Facebook de la fameuse Sonia P. apparait à l'écran. "En ce moment, Sonia aime la robotique et le yoga, elle habite Paris et a 25 ans. La photo, c'est celle d'une amie, détective privée elle aussi. Demain, Sonia s'appellera Charlotte ou Anne-Sophie, elle sera étudiante en philosophie ou cadre supérieure, mais je garde ses caractéristiques de base : une jeune fille célibataire d'une vingtaine d'années. C'est de loin le profil type qui marche le mieux."

"Le plus dur est de se rappeler tous les mots de passe !"

Des "profils types", le jeune détective en a plusieurs. "j'ai même des profils ethniques, c'est plus pratique pour approcher certaines communautés. Le plus drôle, c'est que mes personnages ont des amis : des internautes, va savoir pourquoi, les ajoutent à leur réseau. Ma Sonia par exemple, qui change de nom et de vie tous les quatre matins, a une cinquantaine d'amis, ce qui rend son personnage encore plus crédible", s'amuse-t-il.

Une fois que la "cible" a accepté Anthony, alias Sonia, Jean Paul ou Dédé dans son réseau, "l'interrogatoire" peut commencer. "Dans quel quartier traines-tu ?", pour retrouver la trace d'une personne qui a disparu de la circulation. "Tu travailles où en ce moment ?", pour prouver une fraude aux allocations chômage. "Comment ça se passe entre ta femme et toi ?" pour les enquêtes de moralité. Les possibilités sont infinies, les résultats souvent au rendez-vous. "Et il n'y a pas que Facebook. J'ai aussi plusieurs comptes sur Copains d'Avant ou Linkedin. Le plus dur, est de se rappeler tous les mots de passe !" 

Parfois, Anthony n'a pas besoin de se donner autant de mal. Les blogs pullulent et certains utilisateurs de réseaux sociaux ne savent pas protéger leur profil, laissant ainsi apparentes aux yeux de tous des informations très personnelles. "Les ados sont les plus intéressants, ils racontent toute leur vie sur internet. Les adultes sont plus méfiants, analyse l'expert. D'une manière générale, les gens savent quand même et de mieux en mieux verrouiller leurs informations. D'où l'intérêt d'avoir de faux profils."

En apparence, rien n'arrête les limiers du net. Quand on lui pose une question, Elie Cohen se défend de toute intrusion illégale dans la vie d'autrui : "On ne fait pas n'importe quoi. Toutes nos actions s'inscrivent dans un cadre légal. Nous n'usurpons jamais l'identité d'une personne, ou d'une fonction. Tous nos personnages sont fictifs."

"On ne donne pas dans le voyeurisme"

Un ancien militaire qui a troqué son fusil-mitrailleur pour l'imper, il y a plus de dix ans de cela confirme : "On ne donne pas dans le voyeurisme, on cherche juste des informations relatives à nos enquêtes." Une affirmation impossible à vérifier.

La Commission Informatique et Libertés (CNIL) oblige seulement les détectives à verrouiller l'accès aux informations récoltées, pour qu'un tiers ne puisse y accéder, puis à les détruire dans un délai ne dépassant pas cinq ans après la clôture de l'affaire. Elle s'assure aussi que l'enquête s'est déroulée dans un cadre légal - pas d'usurpation de titre, de fonction ou d'identité.

Si les modalités d'obtention de l'information peuvent ainsi être contrôlées par la CNIL mais aussi, depuis 2009, par la Commission Nationale de Déontologie de la Sécurité (CNDS), le contenu des recherches ne fait, lui, l'objet d'aucun contrôle. Au détective donc de décider seul, et sans contrôle, des renseignements qu'il souhaite obtenir.

Interrogé sur ce point, Elie Cohen botte en touche : "Nous n'acceptons que les affaires justes et légales d'un point de vue moral." A un peu plus de 60 ans, Elie Cohen est ainsi seul juge du bien-fondé d'une enquête, du caractère vertueux ou non de sa "cible" et des informations dont il a besoin pour ses recherches. Autant de bonnes raisons d'y réfléchir à deux fois avant d'accepter "Sonia P" dans votre liste d'amis.


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